Le soir s’étire. Les tambours passés roulent au loin. La ruelle chaude est pleine du sucre rance de la bière. Julien va traverser la place, pour retrouver David.
Il n’est pas à l’aise — intérimaire, étudiant, héritier indolent d’une France moyenne et craintive. À l’usine de plasturgie, il l’a rencontré David. En ligne, l’un charge l’injection, l’autre démoule. En Octobre Julien reprendra les études, David n’a pas d’échappatoire. Le même âge, mais pas le même destin. Ils ont pourtant partagé quelques rires, les gestes automatiques, la fatigue des corps.
Devant, le néon du Café du Beffroi palpite. À travers la vitre, il aperçoit David debout au bar, la tête légèrement penchée, entouré de ses amis. Il a le visage ouvert et la gorge gonflée, il parle fort, rit puis boit. Il enlace la fille à ses côtés. Sur elle la lumière glisse, pâle sur sa joue, une beauté tranquille, inadvertante. Julien se tend : elle est trop belle pour lui. Il baisse les yeux et pousse la porte.
La fumée s’agrippe à lui. L’air bleuté vibre salement d’Eurodance. Au fond, siège un groupe d’étudiants. il reconnait les têtes de la Corpo, ces jeunes garçons qui tiennent la fac comme d’autres tiennent un pays. Julien s’avance, lentement, le regard droit traversant le café. David tourne la tête, le voit, lève la main, sourit. L’élan est franc, simple et fraternel.
Julien le capte du coin de l’œil et le sent vibrer dans son cœur. C’est le signal de la camaraderie et la promesse d’un bon moment partagé. Pourtant ses talons tapent le carrelage sans s’arrêter. La chair du monde se resserre autour de lui. Il va là où il a intérêt.
On lui sert la main négligemment, il est admis au tabouret. Il paiera la prochaine tournée. Il réussit. Mais la tristesse lui vient doucement, comme un remords discret.

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