Sufian aime cette sensation de dédoublement. Il est en mouvement, efficace, les réflexes parfaitement fonctionnels. Pourtant, son esprit vogue sur ses pensées. Ses yeux déchiffrent la série de codes qui saturent le colis, permettant à son cerveau de commander au reste du corps les gestes attendus. Son regard est pourtant tourné vers l’intérieur. Il assiste à la fantasmagorie projetée sur l’épaisseur du flou de sa vision.
Ces images sont celles d’hier, ou peut-être celles de demain, peu importe. Ce corps qu’il désire éteindre, voilà ce qui compte.
C’est là que s’ouvre son vrai monde. Non pas dans l’entrepôt, sous les néons, parmi les scanners et les allées numérotées, mais dans la tension intérieure qui le tient debout malgré tout. Il veut sentir sa peau contre la matière vivante. La formule dit beaucoup plus qu’un simple besoin de contact. Elle désigne une faim d’existence immédiate, un dégoût du médié, du filtré, du retardé. Il veut le chaud des corps, la résistance d’une épaule, la courbe d’une nuque, la proximité imprévisible d’une femme. Il veut le soleil sur la peau comme une preuve simple que le monde ne se réduit pas aux tableaux de bord, aux cadences, aux objectifs, aux procédures. Il veut que la vie le touche avant qu’elle ne soit convertie en fonction.
Sufian a dix-neuf ans et le travail lui apparaît comme une forme de décor hostile. Un appareil sans visage qui réclame des gestes dociles, des heures abandonnées qui ne donnent en échange que l’illusion d’une place dan le monde. Il prépare les expéditions dans un entrepôt de logistique, au service d’une multinationale du commerce en ligne. Il manipule des colis comme on manipule des unités abstraites, des fragments de circulation voués à disparaître dans l’anonymat de leur destination. Rien de ce qu’il fait n’a pour lui le poids d’un devoir à accomplir. Il exécute, dans le flot. Il se déplace sur le plateau comme une présence rétive, un sursis mouvant.
Il ne sabote pas. Le sabotage suppose une guerre, un intérêt pour l’ennemi, une conscience du rapport de forces. Sufian, lui, est ailleurs. Il ne cherche pas à détruire le système de l’intérieur ; il le laisse simplement se heurter à sa propre inertie. Il ne donne pas ce supplément d’âme par lequel tant de travailleurs contribuent, sans le savoir, à la perfection de leur propre enfermement. Il ne veut pas être efficace. Il ne veut pas faire du bon travail. Il ne veut pas devenir un rouage exemplaire de l’ordre qui le retient. Sa résistance est plus élémentaire, plus nue : il se retire en lui-même, il laisse un geste vide de toute intention.
Cette absence d’adhésion porte une force obscure, presque joyeuse. Pas une morale, pas un programme, non, mais une impulsion de vie qui refuse d’être productive. À dix-neuf ans, Sufian porte en lui la rage calme de ceux qui sentent, confusément mais avec certitude, que la vie ne peut pas être réduite à une utilité. Il travaille pour payer ses études, certes, mais il sait que ce mot d’« études » ne suffit pas à légitimer l’absurde. On lui a appris qu’il fallait consentir à l’effort, se plier, faire ses preuves pour mériter une liberté future. Mais la liberté future est un mensonge putatif. Le présent, lui, réclame autre chose : la peau, la lumière, le désir, la présence.
Ce désir n’a rien d’un caprice. C’est une position anthropologique. Sufian refuse que le travail le coupe de sa propre disponibilité au monde. On y entre pour gagner sa vie, et l’on y perd peu à peu ce qui faisait la vie : l’élan, la lenteur, la sensualité, la gratuité, l’attention aux formes ouvertes. Alors le corps devient un outil parmi d’autres, puis un obstacle, puis un simple support de rendement. Sofiane, lui, refuse cette réduction. Il ne défend pas un principe abstrait ; il défend, par sa désinvolture même, le droit de ne pas être intégralement converti en périphérique de scanner à colis.
Il y a chez lui une élégance rude. Il ne prononce pas de discours, il se donne à peine des airs de rebelle. Il accomplit les gestes demandés, mais sans leur conférer la moindre profondeur morale. Il laisse le système fonctionner à travers lui sans lui remettre son âme. En cela, il dérange plus qu’un contestataire bruyant. Le bruyant reste lisible ; l’indifférent véritable est insaisissable.
Mais c’est ici que la contradiction apparaît, nette, presque cruelle. Sufian croit résister au monde qui le façonne. Il se pense sauvage là où d’autres se soumettent. Il méprise la discipline du travail, ses principes, sa structure, sa finalité. Pourtant il accepte comme evidentes évidement les logiques de gestion et de sélection qui organisent ses rencontres amoureuses. Pour voir des femmes, pour les approcher, pour les sentir, il passe par les applications de son téléphone. Il prétend accéder à la spontanéité du vivant, mais il formate, découpe, hiérarchise. Puis les corps deviennent disponibles, échangeables, consommables. Son désir est un flux sur le marché.
Il serait moralisateur et par là trop simple de réduire cela à de l’hypocrisie. Il s’agit plutôt d’une vérité de notre époque : pas une minute de la vie de Sufian ne peut être soustraite à l’ordre marchand. Sufian peut bien fantasmer, mais pas s’échapper. Et peut-être est-ce cela, au fond, l’autonomie du réel dans sa forme la plus concrète. Non pas un dehors pur, mais une lutte intérieure pour que le vivant ne soit pas complètement absorbé par les formes qui prétendent le servir. Sufian n’est pas un héros de la pureté, il est un jeune ouvrier interimaire qui tente de désirer et se heurte au réel.
