Elle n’a pas besoin qu’on lui prenne la tête ! Maryline est là pour faire son boulot. Elle connaît le travail et elle connaît “sa mamie”. Elle sait chaque geste dans cette maison. Les gestes trop lents, devenus malhabiles de Madame. Ceux-là laissent des traces de frottement sur la table, de glisse sur le carrelage fatigué, des traînées de toutes les sortes. Oh ! Ca ne la dérange pas, Maryline. C’est le boulot de passer après. Quand on fait le ménage chez une vieille personne comme Madame Deswarte, c’est comme ça. Remarque : elle passe aussi après l’auxiliaire de vie. Elle ne vient pas de la cité celle-là, c’est une jeune d’une autre cité. Maryline l’a croisée une fois ou deux, elle est souriante. Mais alors, qu’est-ce qu’elle laisse comme désordre ! C’est pas du beau travail. Non.
Elle a commencé à son âge, il y a trente ans. Plusieurs boulots, puis les enfants. Maintenant, elle nettoie tous les matins les bureaux d’une entreprise de plastique, dans la ZAC à côté du supermarché. Pour gagner plus, elle fait aussi le ménage des gens, le soir ou le week‑end. Elle reconnaît les empreintes de tout ce petit monde. Mais personne ne voit ce qu’elle a fait. On la paie correctement, mais à peine. Et à peine ça suffit à maintenir la vie, pas à la changer.
Elle vit avec son fils dans un logement social d’une cité ouvrière, un immeuble fatigué, froid l’hiver et chaud l’été, mal entretenu. Les réparations promises restent promises. Le bailleur promet des travaux, des rénovations, des diagnostics, mais rien ne vient vraiment. Le fils, lui, a travaillé comme plaquiste sur les chantiers. Puis le corps a lâché : un accident banal, mal soigné, mal indemnisé. Maintenant il reste le plus souvent à la maison, ponçant ses rêves de jeunesse, sa fierté, sa capacité à se dire ouvrier.
Elle est dans la cuisine, le dos raidi et les coudes à l’équerre, des assiettes plein les mains. C’est le moment que choisit le fils Deswarte pour ramener sa science. Divorcé, fonctionnaire et syndiqué. Il est venu en renfort pour « remettre la maison en ordre », content de lui. Il sait que les maisons du quartier de Maryline sont dans un triste état. Il parle de « droits », de « démarches », de « saisir les instances ». Il dit qu’il pourrait lui présenter son délégué. Que celui‑ci écrirait à des « gros bonnets » de l’administration, à d’autres responsables qu’elle ne connaît pas mais qui, eux, peuvent faire quelque chose.
Il est planté devant elle, parlant de ces mains vides, lui barrant le passage. Maryline l’écoute comme elle a écouté au collège ou à l’usine, l’air poli. Elle répond que c’est gentil, très gentil de vouloir l’aider, qu’elle va y réfléchir. Elle sait qu’elle ne fera rien de tout ça. Elle n’a pas d’énergie à mettre là‑dedans. Mais quelle prise de tête. Pas parce qu’elle ne comprend pas, mais parce qu’elle comprend trop bien :
- écrire une lettre ;
- attendre une réponse, rien ;
- appeler, rappeler, encore, messagerie ;
- quelqu’un. Se présenter. Connaît pas. Se justifier ;
- se « faire entendre »…
Autant de gestes qui demandent un crédit d’espoir.
On dira qu’elle se résigne. On se trompera. Elle ne se tournera pas vers les grandes machines qui se nourrissent de formulaires et de patience. Leur pouvoir n’est jamais à son service.
Dans les yeux du fonctionnaire syndiqué, elle restera cette femme « qu’il faudrait aider ». Dans les tableaux du bailleur, elle restera une ligne de réclamation sur « l’état du parc ». Dans les statistiques de la sécurité sociale, son fils restera un accident, un pourcentage. Eux croiront que rien n’a bougé. Pourtant, quelque chose s’est rompu : la croyance que ces gens‑là sont encore du même monde qu’elle.
Elle pense à vendredi soir Maryline. Il y a une soirée années 80 à la salle des fêtes, elle ira danser. Elle aime ça, danser.
