Sabrina s’applique

régiment

Chaque fois qu’on entre ou sort, le café inspire. L’air frais du dehors lui fait du bien. Sabrina n’aime pas trop cet endroit, finalement. Trop serrant, trop bruyant. Et derrière elle, surtout, au fond, ce groupe de garçons. Elle les a sentis tout de suite. Ils sont comme s’il n’y avait qu’eux, comme si le reste de la salle n’existait pas vraiment. Elle est gênée sans trop savoir pourquoi. Elle sent leur présence, continue, installée. Elle sait qu’elle doit les éviter, eux et leurs yeux lourds.

David parle. Elle hoche la tête, sourit, abonde en questions. Elle aime sa manière de raconter, sa façon d’être là, entier. Pourtant, qu’un rire scabreux éclate trop haut, qu’une chaise racle les pieds sous la violence d’une cuisse. Alors, pourtant contre sa volonté, le niveau de son attention s’effondre, tiré vers le fond du café. Plusieurs fois brouillée, en malaise, elle se redresse toujours et raccroche le souffle de son homme. Il raconte le quotidien. Pas l’usine, ses gestes répétés, ses moules imparfaits et sa chaleur collante. Ces mots là Sabrina les touche trop souvent sur son corps et son linge. C’est jour de fête, alors il fabule au futur. Comment il marquera dimanche, seul face au but, et comment il fera fortune, si ça se trouve, bientôt, au loto…

Un courant froid passe par-dessous les tables. David tourne la tête et, dans la joie perd le fil. Elle suit la ligne de son regard.

Un jeune homme vient d’entrer. Elle ne le connait pas mais devine que c’est quelqu’un de l’usine. Sans savoir comment. Peut-être à sa façon d’hésiter, de rester un instant en retrait. David l’appelle, d’un geste large, simple. Sabrina esquisse un sourire, prête à englober le nouveau venu.

Mais le garçon ne vient pas.

Son regarde pointe ailleurs. Vers le fond. Vers eux.

Elle sent la gêne se contracter dans son ventre. Elle connaît trop cette séquence. Dédains, rejets, abandons, violences, etc. Depuis toujours Sabrina vit ces humiliations, elle les revit depuis toujours par procuration.

David laisse retomber sa main.

A vingt ans, il prétend avoir le cœur calleux pour ces choses là. Elle voit bien que quelque chose s’est serré en lui. C’est presque imperceptible — un léger retard dans le sourire, une façon d’empoigner son verre sans raison, comme on s’accroche à une rambarde. Alors Sabrina s’ajuste. Elle se rapproche un peu, rit plus vite, pose le bout de ses doigts sur son avant bras comme pour fixer la scène, pour empêcher que ça glisse. Elle oscille joliment de la tête, relance doucement son récit, le regarde avec profondeur.

Elle sait bien qu’elle force. Sabrina sent parfaitement que ça ne vient pas d’elle, que son propre malaise est toujours là, intact, mais elle le met de côté, volontairement. Si lui, il va bien – ça lui vient de manière confuse – alors, tout ira mieux autour : la table, le bruit, le café entier peut-être. Sabrina s’applique à cette intuition comme à une tâche simple.

Une pensée alors, la perce de part en part : c’est ça, en fait. L’idée est nébuleuse, mais compacte lourde et présente. Vient de lui apparaitre une compréhension immédiate, sans mots. Il y a des moments, des endroits et des rassemblements où elle est bien présente, mais où elle n’est pas. Elle se demande, très vite, sans analyse et sans vraiment s’y autoriser : elle fait quoi ici, à cette table, avec David, dans cette ville, dans cette soirée ?

David a repris son histoire, il rit et cherche son regard. Elle revient à lui, immédiatement, comme pour effacer le reste. Elle rit aussi, peut-être un peu trop.

Au fond, les voix claquent encore. Elle ne regardera pas. Mais elle les entend.

Et ça suffit.

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