Retour à la normale

front-populaire

Trop de lumière trop blanche. Trop de lundi matin. Titouan est assis dans l’amphi. Il préfère le Monde Grec.

Il aime pourtant ces rangées en pente raide, striées de tables lisses. Posé sur son strapontin au bord d’une travée, il attend. Une odeur de café tiède mêlé de plastique chaud flotte dans le sillage des arrivants.

Titouan cligne des yeux. Au tableau, en bas, quelques mots. Certaines lettres lui paraissent renversées et résistent. “Crédit”… Il connaît cette sensation. “Europe moderne”… Lire lui demande toujours un effort. “Commerce”… En plus ce weekend lui pèse gravement sur le haut des paupières. Entouré, “Crédit”. A lui éclater les globes.

Il n’a presque pas dormi.

Deux nuits à enchaîner les interventions. Rien d’épique. Pas d’incendie, de flammes dévorantes, pas de sauvetages héroïques. Juste des corps mous à porter, des haleines d’alcool, des chutes. Des silences embarrassés dans des cuisines mal éclairées. Il a passé plus de temps à relever des gens qu’à sauver quoi que ce soit. Alors il ne comprend pas vraiment ce titre qu’on leur donne, soldat. Soldat de quoi ? Quand il est envoyé, la guerre est déjà perdue. Les vies pilonnées et leur dignité avec. Des avenirs déjoués dans la langueur du quotidien.

Ses mains sentent encore la vinasse du gel désinfectant. A moins que ce soit l’odeur des gens. Malgré la douche.

Il pousse sur la pointe des pieds pour se caler entre l’assise et le dossier. La voix de la prof n’est pas encore là, mais il entend déjà le thème du cours : accumulation primitive, commerce triangulaire, émergence des marchés. Ces mots sont des signaux confus, des concepts qu’il ne maîtrise pas. Mais il devine qu’ils pèsent lourd sur le passé, au point de baliser nos existences. Quelque chose qui s’est mis en place bien avant sa naissance et qui continue de tourner sans demander son avis.

Il pense à sa mère.
Derrière son bureau, à taper des chiffres qui ne lui appartiennent pas. Elle qui dort si mal sur son lit de fakir. Elle n’a rien dit de précis, mais il a compris. Les rumeurs. L’Inde. Son travail qu’on déplacerait. Elle s’inquiète, mais elle ne veut pas inquiéter. Alors elle se tait et lui aussi.

Un bruit sec le tire de sa dérive.

En bas de l’amphithéâtre, près de l’entrée, un étudiant vient d’entrer et saute sur l’estrade. Son menton pointé dit : “je défie le monde”. Dans un cri, il jette les doigts, tendus au bout du bras. Haut. Raide.

Pendant un instant, tous s’abritent sous un lourd silence. Comme si ses ongles pouvaient retomber en éclats de shrapnel. Puis un murmure roule, mécanique. Une onde remonte les travées.
Brusquement, le flot s’inverse. En haut, là où s’aventurent ceux qui connaissent le confort de ne pas prendre les cours au sérieux, ça vient d’exploser. Des râles d’abord, puis des insultes en pétoire pointées vers le bas. Et puis, comme une réponse conditionnée, apprise quelque part -au stade peut-être- reprise en riflesso, le slogan est lancé : « nous sommes tous antifascistes ».
Des mots qui claquent comme un applaudissement.

Titouan regarde la scène sans vraiment la voir. Deux groupes qui s’opposent, des gestes, des cris, le chahut. Il ne ressent ni colère ni adhésion. Il ne sait pas sa position. Juste une distance. Une fatigue de plus.

Il pense, fugitivement, qu’il ne racontera pas ça ce soir.
Sa mère n’est pas d’humeur à entendre parler de jeunes gens qui jouent au passé. Pas quand son propre présent menace de se défaire silencieusement, sans cris, sans slogans, sans bras levés. Un outil de travail, on l’exporte sans faire de bruit.

Les étudiants, eux, continuent.

Puis la porte s’ouvre, la prof entre.
Retour à la normale.

Commentaires

Laisser un commentaire